Journée d'étude "Nouvelles et récits brefs"

Publié le 21 août 2019 Mis à jour le 21 août 2019
le 27 février 2004

Compte-rendu de la journée d'étude du 27 février 2004

Yves IEHL
«Nouvelle et personnage : singulière consistance d’une figure sans consistance dans le récit ‘Solitude’ d’Alfred Polgar. »

Paradoxe étonnant, le personnage est fréquemment au centre de la nouvelle alors que l’écriture qui caractérise ce genre semble réduire les potentialités de cette catégorie assez sensiblement au profit d’autres éléments tels que le temps et l’espace, par exemple. Comment la nouvelle parvient-elle à mettre une figure en exergue alors même qu’elle ne peut que lui refuser une expansion narrative conséquente et une véritable évolution ? L’étude de la nouvelle Solitude, de l’auteur autrichien Alfred Polgar, se propose d’éclairer quelques aspects de ce paradoxe en montrant comment le personnage central, une figure initialement inexistante, oscille entre banalité ordinaire et excentricité singulière et, passant de l’inanité à l’héroïsme et de l’anonymat à la célébrité immédiate, associe ces divers aspects en une synthèse dynamique où la narration puise elle-même son ressort. Il combine ainsi de façon inattendue certaines potentialités offertes par le genre, qu’il illustre avec brio, et arrive à se constituer en une figure d’une inoubliable singularité. 

Nathalie MASSOULIER :
« Le personnage dans les nouvelles de Graham Swift »

Il s’agira de travailler sur le recueil de nouvelles de Graham Swift intitulé Learning to Swim, mais également sur les nouvelles qui ont précédé les romans ainsi que sur « Our Nicky’s Heart » plus récemment publiée. Les personnages swiftiens sont généralement des figures d’aliénés et rappellent la fascination de l’auteur encore étudiant qui avait travaillé comme interne dans un hôpital psychiatrique. On pense au narrateur de « Seraglio » qui s’exile en compagnie de sa femme après la mort de sonb bébé dans la violence primitive et historique de la ville d’Istanbul, à celui de « Hôtel » qui garde les traces de la mort de sa mère et laisse ses clients commettre un inceste, à M, le pseudo-hypochondriaque ou encore au frère de Cliffedge, condamné à mort par sa propre débilité. La fugue est un des symptômes clés, comme en témoignent l’oncle du narrateur dans « Hoffmeier’s Antelope » et le très jeune couple dont les amours impossibles sont condamnées par leur entourage. Le point de vue adopté est parfois celui des enfants (Learning to Swim), victimes des mêmes transactions familiales malsaines que l’on trouve dans les autres ouvrages de l’auteur.

Françoise BUISSON :
« Entre récit et discours, portrait et intrigue, ‘cliché’ et énigme : plasticité des personnages dans cinq nouvelles de William Faulkner. »

Liliane Louvel et Claudine Verley décrivent le personnage de nouvelle comme « un personnage en transit et transitoire » dont la nouvelle retrace « la stase provisoire ». La transition et la frontière figurent parmi les thèmes majeurs de la nouvelle et nous essaierons de montrer que William Faulkner crée des personnages de nouvelle dont la mise en scène et la mise en discours impliquent un jeu constant entre les frontières génériques, d’où leur étonnante plasticité qui menace leur spécificité. La frontière entre récit et discours est ainsi franchie : le personnage est parfois le conteur de sa propre histoire ‘ »The Leg ») alors que dans les narrations hétérodiégétiques (« Artist at Home »), le dialogue, avatar du discours, est un mode de caractérisation indirecte qui revêt une dimension théâtrale. La focalisation interne et le style indirect libre « dramatisent » en quelque sorte les choix ou les errances du personnage confronté à son initiation, autre thème majeur de la nouvelle (« Dr Martino », « Elly »). En outre, le nouvelliste doit généralement satisfaire à la fois aux contraintes du portrait, aussi minimal soit-il, et à celles d’une intrigue efficace à laquelle le personnage doit se plier, au risque d’être appréhendé uniquement dans la phase inaugurale, médiane ou terminale de son existence, et de se réduire à une esquisse, une métaphore ou à un « grotesque » (Faulkner a été influencé par les portraits de grotesques brossés par Sherwood Anderson). Cependant, le portrait ne se réduit pas à un ‘cliché’, même dans les nouvelles dites  mimétiques, et l’obliquité narrative et stylistique propre à Faulkner romancier n’est pas incompatible avec l’art de la nouvelle, conférant même aux personnages une dimension énigmatique (« Dr Martino », « Elly ») et parfois fantastique : dans « The Leg », le personnage se désintègre, n’étant plus désigné que par cette jambe amputée. Nous nous interrogerons finalement sur le nomadisme des personnages de nouvelle dans l’univers faulknérien, personnages qui traversent parfois les frontières entre les genres : nous nous intéresserons plus particulièrement aux migrations de Wash, héros éponyme d’une nouvelle et personnage secondaire de Absalom, Absalom !, afin de mieux percevoir la spécificité du personnage de nouvelle

Andrée-Marie HARMAT :
« Fonctionnalité signifiante du personnage de nouvelle : ‘Wunderkind’ de Carson MacCullers »

Tout organique dont les rouages sont une héroïne qui jouit de la focalisation interne et quatre personnages perçus de l’extérieur, « Wunderkind » (1936) se révèle bientôt n’être autre que la dynamique des relations entre les rôles mis en scène ; œuvre de jeunesse, cette nouvelle nous propose une vision quasiment complète de la fonctionnalité du personnage dans une forme brève, même si le jeune auteur, nous le verrons, surestime parfois les compétences de son lecteur. Notre démarche consistera en une approche d’abord sémantique des personnages (nombre, hiérarchisation, description, désignation) ; nous les aborderons ensuite sous l’angle sémiotique, le système des personnages se révélant porteur du sens de la nouvelle.

Jean NIMIS, Antonella CAPRA
« L’inscription en négatif du personnage dans la nouvelle. »

La communication portera sur la nouvelle «Récit XIV  » tirée de Centurie de Giorgio Manganelli, avec deux autres exemples d’une inscription en négatif. Elle montrera comment, dans une nouvelle (celle de Manganelli, mais aussi dans « La cafard » de Dino Buzzati ou « Mains » de Tommaso Landolfi), le protagoniste peut se révéler insignifiant, en contraste avec un objet (ou un animal) qui s’avère être le véritable vecteur du récit. Ce type de récit, relativement fréquent dans le corpus des nouvelles d’un auteur, met en relief une conception du monde contemporain dans laquelle les individus sont en quelque sorte « effacés » par l’histoire, qui n’est qu’un pendant de l’Histoire.